La passion ou comment surfer sur la vague
Dans notre culture occidentale nous vivons sous la fascination de l'amour romanesque où le désir s'exprime de manière excessive soit par l'exaltation, soit par la déprime de celui ou celle qui se languit de l'être aimé. Aujourd'hui on vit partagé entre l'envie de palpiter et de vivre une expérience forte et déraisonnable et le projet de fonder un couple stable et sans tourments. A priori cette double exigence paraît incompatible: si le désir l'emporte on parle d'une passion incontrôlable où l'amour passionnel peut aller jusqu'à détruire. Si la raison l'emporte adieu les pulsation du coeur qui nous font vibrer aux rythmes de nos émotions, cela nous paraît terne et sans saveur.
Il existe dans le Tarot de Marseille un arcane qui illustre notre rapport au désir. La Lune : reflet énigmatique de la lumière dans la nuit, inspirant les artistes, les doux rêveurs et les poètes… On y voit deux êtres entre chien et loup qui hurlent sous la lune, à leurs pieds une eau bleue s’étend tel un marécage d’où émerge une écrevisse, des gouttelettes multicolores semblent s’élever vers le ciel, au loin deux tours carrées cloisonnent l’horizon. Cette carte est véritablement l'évocation du monde de féminin profond, en ce sens que l'archétype féminin parle de l'occulte, de ce qui est caché, souterrain, ambivalent, mystérieux voire inquiétant. c'est notre inconscient à tous, notre spère émotionnelle qui nous submerge parfois. Cette lame nous rapelle le romantisme dont peut faire preuve certains individus, lorsque emportés par leurs émotions ils leurs donnent une telle puissance qu’ils adhèrent complètement aux différents mouvements de leurs cœur. Si l’autre me quitte, je suis désespérée et la vie prend cette teinte de blues telle l’eau bleue de la lame, si l’autre vient vers moi, je m’enflamme, tout ce qui arrive est embelli et magnifié. La Lune nous renvoie au monde fusionnel de l’enfance dont il faut nous en sortir. Le désir de se fondre dans l’autre, de vivre à l’unisson avec l’autre, de fusionner, de disparaître dans l’autre est un désir morbide et régressif. Cet arcane parle des attentes affectives, des projections, des angoisses, des scénarios, des illusions, de l’inconscient, de ce qui est occulte, caché, enfouie au plus profond de nous.
« Sur l’écran noir de mes nuits blanches, moi je me fais du cinéma… » chantait Claude Nougarro. L’écran bien qu’il n’apparaisse pas sur l’arcane de la Lune est tout de même présent implicitement dans sa symbolique. Il est évoqué par cette nuit où luit la lune, c'est ici le monde de la nuit là où les rêves et les fantasmes surgissent et nous entraînent. Cet écran où se projettent nos émotions qui teintent le réel de différentes couleurs, c’est le voile de notre esprit tel qu’il apparaît aussi avec l’arcane de la Papesse. La Papesse voit à travers les voiles qui encadrent son visage. Elle met en garde le consultant contre les illusions de son esprit. La Lune en tant que représentation symbolique évoque les courants profonds de notre être, comme les marées qui se produisent sous l’influence de cet astre, il y a un va et vient dans ce que l’on ressent. Et toute la subtilité de la lame enjoint l’observateur à se méfier de ses différentes humeurs, à ne pas adhérer à 100% au déroulement de son histoire, à ne pas s’identifier pas à sa souffrance, car lorsqu’on se laisse emporter par le flot des émotions, adhérant totalement à leur emprise ; on opère alors une cristallisation des pensées : ce qu’on projette se produit et renvoie l’image de son erreur. Il ne s’agit pas non plus de refouler ses émotions car cette eau bleue matricielle est un terreau qui peut s'avérer fertile. Dans cette eau marécageuse subsiste pourtant le danger de s'y enliser, de s'y noyeroù d'y faire de mauvaises rencontres car il s'y manifeste l’écrevisse, la bête qui remonte le courant, qui vient du passé, qui fait peur, qui se protège sous sa carapace, cette écrevisse qui ressemble à un scorpion, comme la bête du cancer, peut nous ronger, nous empoisonner. Comment alors surfer sur la vague du désir sans se laisser emporter par elle ?
L’arcane de la Lune répond qu’il faut se méfier de nos scénarios inconscients sans pour autant les rejeter, cette eau bleue est aussi une eau féconde, tel le liquide amniotique d’où jaillissent nos bébés intérieurs, nos idées créatrices. Il s’agit d’utiliser ce que l’on ressent à des fins créatrices. Cette eau bleue est aussi notre potentiel visionnaire. La Lune et la Papesse évoquent le monde du féminin, au-delà de nos émotions il y a nos inspirations, nos intuitions, ce qui surgit du bouillonnement intime de l’être. Ainsi nos élans créateurs, nos envies d’innover sont en liens avec nos désirs intimes. Il n’y a pas lieu d’avoir peur du désir, il vient de ce monde souterrain, de la grotte, le lieu mystérieux et invisible de l’être. Alors on peut aimer, se déchirer, souffrir, tomber dans le désespoir, s’exalter, tout ceci n’est que le jeu de notre esprit. La lune est une carte de réceptivité, il nous est donc demandé d’être un réceptacle pour cette palette infinie de sentiments, de sensations, d’impressions jusque dans les plus subtiles variations. Cette lame indique combien il est important de ressentir toutes les choses de la vie que cela soit bien ou mal, plaisir et douleur, joie et tristesse, sans porter de jugement. La Lune révèle que jour après jour nous devons apprendre à reconnaître nos désirs, nos manques, nos besoins parce que s’ils ne sont pas comblés, nous risquons de nous échapper dans des fuites de toutes sortes : alcool, drogue, psychotropes, rêveries, fantasmes, hallucinations, scénarisation des événements. Il s’agit donc d’être vigilent avec soi-même, à partir de là, la rencontre amoureuse, passionnelle ou non, finalement, nous amène à nous reconnaître et à mieux nous comprendre.
Sophie BRARDA Tarologue
