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Le Tarot au cinéma. (2) Le Diable s'habille en Prada

Le sens caché des films

« Le diable s’habille en Prada » film de 2005 avec Meryl Streep et Anne Hathaway.

Après vous avoir évoqué le sens caché du film « V pour vendetta » dans un précédent billet (voir billet du 02.04.2009), j’ai pensé que cela serait amusant de continuer à vous transmettre la symbolique du Tarot à l’intérieur d’un film.

L’idée m’est venue suite au dernier cours de Tarot du niveau 1. Avec mes élèves nous avons abordé l’archétype de la mère à travers les arcanes de la Papesse et de la Lune. J’ai voulu prolongé cet enseignement et l’ouvrir à tous ceux qui s’intéressent à la symbolique. J’espère que vous avez eu l’occasion de voir cette comédie américaine qui a eu un joli succès. Pour ceux qui ne l’ont pas vu, je vous encourage à vous procurer le DVD afin de profiter de l’analyse que j’en fais. Bonne lecture !

Si le titre évoque l’arcane du Diable, il n’en est pas moins une magnifique illustration du principe initiatique et fécondant de la Papesse. D’ailleurs cela n’empêche pas de faire un lien avec ce Diable évocateur du monde de la mode, certes, mais surtout parabole de notre monde contemporain et des codes de la société.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le sphinx dans les plis de la robe de la Papesse (version O.Wirth) et l'affiche du film, notez que les lunettes que donne Miranda pour apprendre à voir à la jeune femme rappelle la thématique du voile de la Papesse.

L’histoire du film parle d’une troublante et sulfureuse initiation par le biais d’une papesse de la mode, détentrice d’un pouvoir redoutable et d’un savoir convoité. Meryl Streep incarne donc Miranda, ce sphinx de la mode, à la fois fascinante, détestable, opaque, inaccessible, admirable, séduisante, imperturbable, intelligente et intransigeante. Elle suscite autant d’attraction que de répulsion. Elle représente cette mère intemporelle entre fantasmes, mystères et projections. On retrouve la blancheur du visage de la Papesse dans les cheveux blancs de Miranda, elle porte un grand intérêt à la confection de ce que l’on nomme « le book » sorte d’épreuve de travail du magazine dont elle en est la rédactrice en chef. Le « book» c’est ce fameux livre de la Papesse, sa connaissance innée.

 

 

 

 

 

 

 

 

Miranda et son "book", la Papesse et son livre. les cheveux blancs de l'une et le visage blanc de l'autre.

Miranda parle peu, la Papesse est silencieuse, elle oriente une conduite grâce à l’art du questionnement pertinent. Elle pose des questions dont elle n’attend pas les réponses, elle balaie du regard l’héroïne, on voit une grande maîtrise, on remarquera une grande économie dans la gestuelle de l’actrice, (gestes lents, voix douce) elle donne une grande leçon à la jeune femme. Elle nous apparaît pour la première fois, vêtue d’un manteau noir, couleur de l’inconscient, on nous signale par là qu’elle est reliée à ce qui est caché, occulte, souterrain, enfoui, obscur, non-apparent, et qu’il va falloir faire l’effort de découvrir au cours de l’histoire. Tout comme la jeune héroïne du film qui va se confronter à cette image de la maïeutique qu’est en réalité Miranda. La Papesse est la sage-femme, Femme Sage qui nous met au monde, elle est celle qui introduit le Bateleur à sa vérité fondamentale. C’est ce même processus que l’on retrouve avec cette jeune femme naïve, ignorante et maladroite. En tant qu’assistante de Miranda, donc son élève-apprenti, elle va apprendre à ses dépens, les règles qui régissent notre société, car au travers de la mode, il est question d’apprendre à décrypter les codes et conventions des rôles sociaux. Effectivement tout comme avec l’arcane du Diable, il est question de codes vestimentaires, c’est-à-dire de masques sociétaux qu’érigent les personnes dans leurs relations. On voit, en générique du film, une armada de jeunes beautés stéréotypées s’habiller comme on va au combat, de talons aiguilles en manteaux boutonnés, c’est l’image d’une armure protectrice qui affiche une image que l’on veut montrer. Comme pour l’arcane 15, le personnage central affiche des attributs sexuels exagérés sur le poitrail, ce qui figure une armure corporelle.

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Une autre affiche du film: l'ojet de mode en tant que représentation sociale, l'escarpin en forme de fourche rappelle la symbolique de l'armure sur le poitrail du Diable.

Le monde de la mode est un théâtre où se posent des enjeux financiers, industriels, économiques, etc. Les trois personnages sur la carte n° 15 désignent aussi un jeu de rôle, le piédestal du personnage central illustre ce lieu où se joue des intrigues affectives, matérielles et philosophiques. C’est le théâtre du monde, « la comédie de la vie ». La jeune femme va donc subir une série d’épreuves, des tests provoqués par Miranda, des énigmes à résoudre, des rites de passage qui l’introduisent à une connaissance de soi en dehors de la représentation sociale et des apparences. Elle va lui donner les moyens d’accéder à une conscience libérée des préjugés, des illusions et des conditionnements. Se pose ici tout comme avec notre arcane n° 2 la nécessité d’une métamorphose. Au début la jeune femme se plaint, se complaît, affiche un dédain pour ce monde de la mode. Et puis lorsque se produit une prise de conscience douloureuse, une transformation physique (qui passe par la refonte de sa garde-robe) précède une transformation psychique de l’héroïne. Elle finit d’ailleurs par adopter le noir code couleur vestimentaire de Miranda, comme elle, elle se pare de longs sautoirs aux breloques dorées. Elle intègre ainsi le discours de Miranda qui lors d’une mémorable scène lui décoche cette réplique riche de sens « un accessoire de mode n’a rien à voir avec de la futilité, c’est une pièce d’iconographie exprimant une identité ». Sorti du contexte de la mode, cette phrase au fond parle de notre rapport au symbole. Car comme le dit Mircea Eliade l’étude du symbolisme renseigne sur la nature profonde de l’homme. Cet accessoire de mode dont parle Miranda, c’est l’utilisation du symbole, propre à notre société moderne expurgée des racines spirituelles, poétiques et magiques. Va suivre alors la véritable transmission de Miranda, l’héritage de la Papesse, cette « Qué Sabé » des temps modernes, Celle qui Sait, la Femme profonde, expérimentée, qui connaît parfaitement les véritables enjeux, les rouages et les stratagèmes de notre monde.

Quand l'élève prend l'apparence du maître: Miranda et sa jeune apprentie revêtent le même costume sombre.

Dans la deuxième partie du film, la jeune femme entre dans l’intimité de la maîtresse femme, elle rentre chez elle grâce à l’obtention de la clé de sa maison. C’est la récompense pour avoir atteint le premier niveau de son initiation. La papesse lui dévoile enfin une vérité nue, elle apparaîtra plus tard sans fards, non-maquillée, elle lui divulgue les secrets derrière les apparences. On pense à la clé que tient la Papesse dans la carte du Tarot. Dans cette maison, qui révèle l’intériorité psychique et émotionnelle de Miranda, nous apparaît un immense escalier en forme de labyrinthe. On peut s’y perdre. Elle semble lui signifier qu’elle doit se méfier, sa nouvelle connaissance fraîchement acquise, elle doit l’éprouver au travers des tentations et des jeux de pouvoir, il ne s’agira pas dans cette quête identitaire de se faire avoir pas les leurres des autres et surtout de soi-même. Miranda la pousse sans cesse dans ses retranchements, elle exige la perfection, en réalité elle lui demande plus de conscience. Elle lui lance des défis comme la quête de l’édition originale d’Harry Potter afin de tester sa capacité à déjouer les pièges et à se dépasser. Toute l’histoire avec le beau jeune homme blond qui la séduit est en fait le test ultime. Il est question pour notre jeune héroïne d’aller vers elle-même, de trouver en elle des ressources insoupçonnées.

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Quand la jeune femme se transforme et prend de l'assurance.

La Papesse a mis en œuvre depuis le début une invitation à se surpasser, c’est-à-dire à dépasser ses concepts éculés et ses idées reçues, elle doit penser par elle-même, être lucide, faire fonctionner son discernement ; si elle veut se sortir victorieuse de toutes ces chausse-trappes autour des luttes de pouvoir. Son cheminement va lui faire comprendre qu’elle ne doit pas vendre son âme au diable, que sa réussite ne se fera pas au détriment des autres et surtout en dépit de son intégrité. Il y a le danger de s’identifier à son nouveau masque social, de se faire avoir par les illusions du monde. Notre héroïne est comme un insecte attiré par les belles lumières de Paris et des défilés de mode. Elle ouvre de grands yeux éblouis par le jeu des apparences et tombe dans les bras du séducteur. Or, Miranda fait tomber le masque, lui montre sa part d’ombre (ses problèmes de couple), elle se montre sincère avec la jeune femme, suscite de l’empathie. A ce moment la sous la froideur du dragon, apparaît un être sensible, plus humain. Elle l’aide à s’affranchir et à se désaliéner du monde des apparences, de ce à quoi elle se croyait dépendante. Elle lui enseigne la notion de choix et de responsabilité.

Dans cette version d'O.Wirth le Diable porte un masque.

La Papesse devance les autres par sa clairvoyance, ce que fait Miranda lorsqu’elle lui révèle à la fin une stratégie confondante. Elle l’amène à ce moment là à voir la frontière entre le bien et le mal. Autre thème majeur du Diable, carte qui nous interroge sur nos véritables intentions derrière nos actes. Elle lui apprend donc à savoir faire ses propres choix, à anticiper, à être authentique, en accord avec elle-même, à savoir être à sa juste place. La scène où la jeune héroïne laisse tomber Miranda est l’accomplissement définitif de son initiation. Elle est forte d’une connaissance qu’elle met à profit directement par cet acte de transgression, elle rompt avec elle comme tout un chacun qui coupe le cordon ombilical avec la mère. Il n’y a pas d’initiation sans renoncement et Miranda le sait depuis le début. Son petit sourire à la toute fin du film signe la fin d’une transmission. La jeune femme atteint un point ultime de non-retour, celui d’un accomplissement, de la réalisation de l’être. Miranda en bonne Papesse le reconnaît, elle l’a d’ailleurs désignée comme sa fille spirituelle, ne dit-elle pas « je me reconnais en vous au même âge ». Elle valide par là le transfert de sa connaissance et de son pouvoir. Au final, l’héroïne à son tour devient une Papesse.

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